TRANSVERSALES

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« L’art est le plus court chemin d’un homme à un autre » Claude Roy

René Gouzenne

LE PASSEUR AMOUREUX
Dans le domaine de l’action culturelle, la démarche, l’itinéraire suivi sont tout aussi essentiels que la réalisation. La vie entière de René Gouzenne peut en témoigner amplement.
De la F.A.L.E.P. du Gers, à la F.O.L. de la Haute-Garonne jusqu’à la création de la Cave Poésie, ses discours et ses pratiques ne se sont jamais infléchis pour répondre aux foucades du moment, aux modes, aux sirènes des actions « socio – culturelles » qui devraient , paraît-il, abaisser le niveau si on veut rencontrer un large public.
Je l’ai connu lors de la mise en place des « tournées culturelles » par la Ligue de l’Enseignement, dans les années 1965-1970, pour participer d’une décentralisation réelle du théâtre, de la musique, de la danse et du chant lyrique. Malgré ses appels incessants, toutes les associations ou structures diverses déclinaient l’offre. Alors, René tomba dans une belle colère : qu’à cela ne tienne, il organiserait un concert, avec la complicité d’un ami paysan, dans un des plus petits villages du Gers, Riguepeu. Longtemps après, il faisait volontiers référence à ce défi et à ce succès obtenu devant les sceptiques de tout- poil.
Lors d’une réunion régionale interminable dans un centre de vacances, René m’invita à rejoindre le dortoir où il me donna l’autorisation de me coucher, à condition qu’il me dise intégralement un texte de Beckett qu’il allait porter à la scène. Quel délice ! Il était ainsi, René, ce passeur de grands textes. Il était amoureux de ces moments vrais, de ces moments d’échanges profonds qu’il savait provoquer sans en avoir l’air, et en douceur. Toujours éveillé, il rêvait à une utopie qui vous mettait debout. Il appelait, pour cela, les grands auteurs à la rescousse y compris dans des moments très quotidiens : Brecht, Beckett, Aragon et beaucoup de contemporains. En réalité, René, par votre intermédiaire, confrontait ces textes à la réalité immédiate ; et, avec une ruse de bon aloi, il les testait. Qui aurait osé transformer une cave oubliée et encombrée de terre et de vieilleries en un lieu culturel alternatif, qui plus est dans Toulouse, une ville où l’offre culturelle était déjà abondante ? Il a toujours su que dans de telles entreprises, y compris pour fédérer et les artistes et les publics, il fallait s’armer de modestie, de patience et d’obstination. En fait, la présence de René à la tête d’une structure culturelle démontrait, si besoin était, qu’un artiste, pour peu qu’il sache gérer, était garant d’un projet artistique ouvert et en mouvement.
Il marchait dans la vie sans froisser quiconque, mais en traçant sa voie sans égocentrisme exacerbé. Ce bel artisan de spectacles savait se départir de tous ces simulacres, de tous ces cérémoniaux aussi ridicules que pauvrement spectaculaires.
Cet amoureux de la vie, cet amoureux de l’amour, savait, en toutes circonstances prendre de la hauteur. Même s’il en parlait peu, l’éthique esthétique et l’éthique politique étaient chez lui sœurs présentes et en perpétuel dialogue.
Au dernier festival d’Avignon, j’ai dit autour de moi que René manquait .... Trois jours plus tard, on apprenait sa mort. Je revois ce bel octogénaire qui « tractait » dans les rues de cette ville surchauffée où il se produisait régulièrement, pédalant sur un tricycle et vêtu d’un complet blanc - tout comme Aragon -coiffé d’un chapeau tout aussi blanc, une fleur très grosse à la boutonnière.
Il y avait là aussi du défi et de la tendresse.
René Trusses


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